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Entretien avec Jean Millerat (Reliance)

http://www.reliance.fr/

CH: Bonjour. Est-ce que vous pouvez nous presenter votre societe, Reliance, a travers quelques dates cles ?

JM: 03 Septembre 1998 : creation de la societe Reliance par Cyril Brigault et Jean Millerat
01 Janvier 2000 : l'activite de veille prend de l'ampleur, embauche de notre premier salarie veilleur
24 fevrier 2000 : Reliance parait dans "La Lettre" :-)

CH: Qu'est-ce qui vous a amene a choisir pour Reliance la voie de la veille ? Et de votre cote, quelle a ete votre motivation ?

JM: L'activite qui a permis a Reliance de naitre est une activite de conseil en systemes d'information, articulee autour des technologies de l'Internet.

Mais, les bons conseils ne suffisent plus pour nos clients. Ils n'en sont plus a voir l'Internet comme une occasion pour produire des "web-plaquettes" et des catalogues en ligne pour d'hypothetiques e-clients. Ils veulent du concret. La veille est pour nous une activite de services tres concrets et qui exploite de facon efficace et assez novatrice le "potentiel information" que recele l'Internet et les reseaux de l'entreprise. C'est donc une opportunite que nous nous sommes empresses de saisir.

Cyril Brigault (mon associe) et moi-meme avions deja eu l'occasion d'aborder la gestion de la connaissance au cours de divers projets : veille technologique sur l'Internet pour le compte du commissariat a l'energie atomique, gestion de bases de connaissances pour les pilotes de centrales thermiques pour le compte de l'EDF (Electricite de France).

La veille nous semble etre le carrefour d'un grand nombre de problematiques technologiques et economiques actuelles. Une sensibilite particuliere pour la notion de reseaux humains et electroniques nous fait croire que nous pouvons prendre place de maniere tres pertinente sur ce marche naissant.

CH: Mais avant d'aller plus loin, qu'est-ce que la veille, exactement ?

JM: La veille est un processus de collecte, d'analyse, de gestion, de diffusion et d'exploitation de l'information portant sur l'environnement d'une organisation. Il peut s'agir, par exemple, de suivre simplement dans la presse l'actualite d'un secteur economique particulier. Il peut egalement s'agir, pour un informaticien, de suivre l'emergence de nouveaux standards technologiques. Dernier exemple, il peut s'agir, pour un laboratoire, de surveiller les depots de brevets dans son secteur technologique.

CH: Et la veille sur Internet, est-ce different ?

JM: Non, sur l'Internet, l'activite de veille a les memes objectifs. La difference est qu'elle exploite specifiquement les sources d'information accessibles en ligne : le Net devient le point d'interconnexion (puisque c'est sa vocation) de la plupart des bases de donnees anciennement non connectees. Toutes passent peu a peu au Web (sous forme gratuite ou payante, mais c'est un autre debat).

De ce fait, en ligne, des outils et savoir-faire particuliers s'imposent. Mais la problematique et la methode different peu de celles de la veille en general.

CH: Alors, un veilleur, c'est un espion !?

Quand je lis un quotidien economique, j'ai du mal a me sentir dans la peau d'un espion !

Aujourd'hui, l'essentiel de l'information strategique que vous pourrez collecter sur les activites de vos concurrents est accessible via des sources ouvertements accessibles : supports de presse, communications lors de congres, discussions entre professionnels. Mais le renseignement dont vous avez besoin est perdu dans la masse d'information au sein de laquelle chacun de nous est quotidiennement noye.

Le veilleur, c'est celui qui sait naviguer dans cette masse d'information pour faire le tri de maniere efficace, effectuer des recoupements judicieux et, a travers une vision d'ensemble des sources d'information pertinentes, valider ou infirmer des hypotheses strategiques.

Dans l'entreprise, nous sommes tous plus ou moins veilleurs. Mais quand il s'agit de se concentrer sur une veille efficace et reactive pour mieux connaitre son environnement (economique, technologique...) ou mieux s'y positionner, il faut mobiliser des moyens de collecte, de gestion et d'exploitation de l'information qui soient specifiques et efficacement coordonnes.

CH: A qui s'adresse plus particulierement l'information que peut recueillir un veilleur ?

JM: Il fut un temps ou le veilleur rendait uniquement compte au directeur general, culture du secret et de la pyramide de pouvoir oblige. Mais aujourd'hui, l'entreprise doit avant tout etre reactive. C'est pourquoi elle cherche a mobiliser les competences et reseaux particuliers de chacun de ses membres.

Donc, pour une exploitation optimale, l'information collectee par le veilleur doit etre mise entre les mains de la personne pertinente, quel que soit son niveau hierarchique, du moment qu'il s'agit bien de la personne qui pourra en faire le meilleur usage pour servir les objectifs de l'entreprise.

Nous ne sommes plus a l'epoque ou l'espion rendait compte a son seigneur, mais a celle de la veille collaborative, des reseaux de savoirs et d'expertise et de la gestion de la connaissance. C'est en tout cas notre conviction et la raison pour laquelle nos services et le logiciel libre que nous developpons vont dans le sens d'une etroite adaptation a ces modes d'organisation.

CH: Quel est le rapport entre la veille et les differentes intelligences ? (economique, strategique, commerciale, etc)

JM: On peut entendre le mot intelligence dans son sens anglosaxon : celui de renseignement. L'intelligence concerne selon moi les processus par lesquels l'information gagne en elaboration : depuis la donnee brute (chiffres de ventes, documents), jusqu'au renseignement strategique (mon concurrent va lancer une nouvelle gamme de produits).

La veille est un processus essentiel au cours duquel s'exerce l'intelligence collective de l'entreprise. Et cette intelligence peut s'exercer dans tous les domaines de la vie de l'entreprise.

Elle se decline alors en autant de projets de veille aux termes differents : veille technologique, veille concurrentielle, veille partenariale (distribution a l'export...), veille marche (tendances, besoins emergeants...), veille commerciale (nouveaux modes de distribution...), veille juridique (jurisprudence, doctrine...), etc.

CH: Pour Reliance, la veille peut se traduire par l'animation de sites. C'est tout de meme different ?

JM: L'information a son stade le plus elabore peut prendre le nom de "connaissance de son environnement" ou "renseignement strategique". Mais sur le Net, l'information a plus forte valeur ajoutee prend aussi un autre nom, pour une autre application : le "contenu".

Proposer un contenu pertinent, cible et regulierement mis a jour est un debouche nouveau et hautement strategique pour la veille. Que la veille soit appliquee a rendre l'entreprise plus consciente de son positionnement strategique ou des opportunites et menaces qui se presente, ou qu'elle soit appliquee a rendre l'entreprise plus visible et plus impliquee au sein d'une communaute de clients qu'elle cherche a federer sur le reseau, le metier reste le meme : collecter, analyser, diffuser, exploiter...

C'est pourquoi nous proposons a nos clients aussi bien un canal de veille securise lorsqu'il s'agit de traiter d'informations sensibles que la mise en place d'un portail thematique lorsqu'il s'agit de se positionner comme acteur de reference sur un domaine donne grace a l'agregation d'un contenu tres cible.

CH: Mais la veille, ce n'est pas uniquement trouver de l'information chez ses concurrents. C'est aussi se proteger de ses concurrents en empechant la diffusion de trop d'informations.

JM: La problematique de la securite est effectivement tres presente dans le monde de la veille. Certains cabinets de conseil en intelligence economique ont une grande experience en audit de securite sur le patrimoine informationnel de l'entreprise.

L'un des projets de veille parfois engage par les entreprises sensibles a cette problematique consiste a surveiller sa propre image du point de vue externe : quelles informations sont disponibles a mon sujet sur le reseau ? quels signaux un veilleur concurrent pourrait-il collecter dans le but de decrypter mon activite ? De plus, l'activite d'un veilleur laisse des traces sur le reseau (enregistrements des acces sur les serveurs, archives des questions posees au sein de groupes de discussion...).

C'est pourquoi un projet de veille coherent doit prendre en compte le facteur securite de maniere lucide. Sans moyens specifiques, on ne peut voir sans etre vu. La problematique est d'ailleurs en general plutot de distinguer ce que l'on veut faire voir de ce que l'on veut proteger. Et ce n'est pas une mince affaire !

CH: Quels sont les conseils que vous pouvez donner a une societe, les points a faire plus particulierement attention dans la protection de l'information ?

JM:Tout d'abord de ne pas ceder a la paranoia, ce qui aurait un effet nefaste sur la reactivite generale de l'entreprise. Mais ensuite, de ne pas prendre le probleme a la legere : a tous points de vue, la securite de l'information demande une attention particuliere et permanente, et necessite des savoirs faire particuliers. S'adjoindre l'aide d'un specialiste de la securite des systemes d'information, ou d'un auditeur de securite en intelligence economique peut se reveler payant.

D'une maniere generale, je pense qu'il faudra eviter a l'entreprise de vouloir "mettre une chappe de plomb" sur l'ensemble de l'information qu'elle detient. Il lui faudra plutot s'interroger activement pour distinguer les elements vraiment secrets de son capital de connaissance. Ceux-ci, en nombre restreint, sont a controler de maniere extremement rigoureuse et doivent faire l'objet de mesures de securite mesurees (et donc draconiennes). Quant au reste, c'est-a-dire l'essentiel en termes de volume d'information et de connaissance, il s'agira de l'exploiter au mieux plutot que de le stocker passivement, pour, par exemple, nimer un site en y apportant un contenu de haute expertise et a forte valeur ajoutee, avant que des concurrents ne fassent de meme !

CH: On parle de plus en plus de la veille a cause d'Internet qui a reussi a populariser ce metier. Par definition, c'est un metier de l'ombre, n'est-ce pas trop contradictoire ?

JM: La veille sur l'Internet n'a plus rien d'un metier de l'ombre.

Historiquement, certes, la veille sur l'Internet decoule de la veille en general et donc de l'intelligence economique. Ce terme fait fremir les medias depuis la fin de la guerre froide et l'apparition de cabinets specialises sur la protection du patrimoine de l'entreprise qui embauchaient des anciens des services de renseignement.

Aujourd'hui, la veille sur l'Internet apparait au grand jour comme une activite de tout un chacun, activite sans laquelle les entreprises restent aveugles et invisibles sur le reseau. Il ne s'agit donc pas d'une contradiction mais bien d'une evolution. L'Internet est un reseau ouvert. Les technologies et les usages de l'Internet offrent a l'entreprise une opportunite nouvelle pour partager l'information dans une optique d'exploitation intelligente et optimale de celle-ci.

CH: Pour une personne qui desire en faire son metier, quelles etudes lui conseillez vous ? Et pour l'experience professionnelle ?

JM: C'est une question d'actualite car les nouveaux metiers de la veille suscitent un enthousiasme visible aupres de nombre d'etudiants et de professionnels, enthousiasme que nous partageons evidemment le plus vivement.

Il n'existe pas de filiere complete de formation aux metiers de la veille mais un grand nombre de troisiemes cycles universitaires commencent a apparaitre sur le marche (DESS en France qui recrutent a Bac +4). Ce type de formations complementaires sont utiles pour apporter une "culture generale" de la gestion de l'information strategique dans l'entreprise.

L'une des attentes essentielles des employeurs du secteur est bien entendu la maitrise de l'outil informatique et en particulier de l'Internet. Mais la formation superieure initiale, scientifique, economique, documentaire, importe peu : comme pour tout metier en emergence, la difference entre les candidats se fait avant tout sur leur dynamisme, leur degre d'implication dans des projets, professionnels ou non, de gestion de l'information, et dans leur aptitude au dialogue et a l'ecoute.

Les veilleurs experimentes restent tres rares. Mais il ne faut pas non plus se leurrer : aujourd'hui le marche de la veille est encore emergeant et meme si le besoin est important dans les entreprise, ce marche est encore trop peu organise pour permettre a tous les veilleurs en herbe de trouver l'emploi dont ils revent. Seuls ceux qui y croient le plus y arriveront. La situation est sans doute amenee a evoluer fortement d'ici 3 ans.

CH: Quel est le profil ideal d'un veilleur pour vous ?

JM: Le veilleur ideal cultive un esprit d'ouverture tous azimuts tout en maintenant le cap des objectifs qu'il donne a ses projets. Il a donc un gout tres prononce pour l'ecoute et le dialogue. Il est rigoureux, methodique, patient, curieux. Il vit et navigue dans les reseaux : l'Internet, mais aussi reseaux relationnels professionnels ou non. Son seuil de saturation a l'information qui l'environne est tres haut. Il sait aller a l'essentiel quand les autres sont perdus. Il sait aussi se taire et ne prendre la parole que pour apporter a une personne bien ciblee l'information dont elle a reellement besoin a un moment donne. Bref, c'est un superman des reseaux !

CH: Devoilez nous quelques unes de vos methodes. Quels sont les principaux sites que vous utilisez, les principaux logiciels et les principales listes ou lettre de diffusion ou vous etes abonnes ?

JM: L'une des particularites de Reliance, en tant que prestataire de veille sur l'Internet, est de ne pas se specialiser sur un secteur d'activite donne, mais sur la maitrise des processus de gestion de l'information. Nous laissons l'expertise-metier a nos clients ou a nos partenaires. C'est pourquoi, pour chaque mission de veille, nous utilisons des outils differents : les sites de reference de l'agro-alimentaire ne sont pas les memes que ceux des biotechnologies !

Mais certains points d'entree generalistes reviennent assez souvent dans nos recherches : enfin.com pour identifier des moteurs de recherche et annuaires specialises, deja.com pour une premiere recherche dans les groupes de news, List-Universe.com pour localiser des listes de discussion entre experts.

En matiere de logiciels, la aussi, pas de solution passe-partout. Nous utilisons regulierement pour entamer nos recherches les logiciels Copernic www.copernic.com, DigOut4U www.arisem.com, ou encore ecatch www.ecatch.com. Enfin, concernant les lettres de diffusion, nous ne pouvons que recommander la lettre d'information du site Abondance www.abondance.com ainsi que le Search Engine Watch searchenginewatch.com qui permettent de suivre l'actualite et les evolutions des moteurs de recherche sur l'Internet.

CH: Comment situez-vous l'etat de la veille en France aujourdhui ?

JM: Balbutiant. Certaines grandes entreprises ont d'ores et deja mis en place des cellules de veille internes, en particulier dans des secteurs particulierement strategiques, comme la defense par exemple. Mais autant la culture de veille commence a se repandre, autant le reflexe de faire appel a des competences specifiques de veille sur l'Internet est loin d'etre acquis.

Ce qui manque sans doute au marche, aujourd'hui, ce n'est pas tant la sensibilisation des clients que l'organisation de reseaux de commercialisation efficaces. Nous recherchons actuellement, par exemple, a commercialiser nos offres de service par le biais de partenariats actifs aupres de prestataires ou de societes de conseil bien implantees sur leur marche et souhaitant etoffer ou renforcer leur offre.

CH: On a parle dernierement dans l'actualite belge du programme Echelon, qu'en pensez-vous et que pouvez-vous dire dessus ?

JM: Nous avons suivi cette actualite avec interet mais egalement avec une certaine distance. Apparamment, l'affaire est connue de longue date et une certaine hypocrisie semble l'entourer ("Echelon", dites-vous ? Connais pas.). En tout cas, le reseau Echelon est un argument supplementaire a porter sur la liste des raisons pour accelerer la liberalisation des moyens de cryptologie. Sortez couverts !

CH: Quel est votre opinion sur ce scandale qui est beaucoup plus fumeux que le Watergate mais ne provoque pas un seul remous ?

JM: L'opinion publique est sans doute blasee, sensibilisee ou resignee. Est-ce une nouveaute que d'apprendre que les informations nous concernant sont utilisees a notre insu ? Peut-etre la menace ne vient-elle pas tant du renseignement d'Etat que du renseignement commercial et des recoupements de fichiers pratiques par des centrales marketing peu scrupuleuses de la protection de la vie privee.

CH: Merci beaucoup pour vos reponses.


l'auteur de cet article

Chris HEDE est le concepteur du site IDF.net et s'est specialise dans la promotion des sites Internet ainsi que les moteurs de recherche.
La Lettre - marketing & promotion - est un ezine gratuit en francais et bimensuel.